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Le héros, son compagnon et le chien

Loin dans la montagne se trouvait une grotte. Durant l’hiver, un ours y avait vécu : les villageois les plus courageux avaient peint une marque de patte à l’extérieur pour alerter les voyageurs de passage. A présent, si l’on s’en approchait, il était possible d’entendre des hurlements de loups et des voix d’hommes. Plus aucun villageois n’osait s’y rendre.

Le héros était sur le chemin, adossé à un arbre, son compagnon essoufflé à ses côtés et son fidèle chien à ses pieds. Il semblait pensif, mais cela pouvait aussi bien être un masque : tout bon héros se doit d’avoir l’air sérieux pour inspirer confiance. Il se redressa et sortit un parchemin de sa poche. La missive était déjà descellée, sans doute l’avait-il lue auparavant. Il n’y avait que quelques mots, griffonnés d’une écriture brouillonne, à la va-vite et aucune signature n’était visible.

Le héros rangea le papier contenant vraisemblablement les instructions qu’il avait reçues. Aucun trait de son visage ne trahissait d’appréhension, il ne montrait que de la détermination. Il sortit son épée et son bouclier. Dégainant sa masse, son allié l’imita lorsqu'il s’accroupit. Le chien se contenta de se relever en aboyant, s’attirant un regard noir de son maître. L’animal se tut. Le petit groupe se mit en route, lentement, avec le plus de discrétion possible. Le héros ne savait pas vraiment à quoi s’attendre ; tout son langage corporel l’indiquait : il avait les muscles tendus, l’oreille aux aguets et ses yeux semblaient regarder de tous les côtés à la fois.

Soudain, la grotte apparut dans le champ de vision des protagonistes. Deux hommes, lourdement armés, discutaient devant l’entrée tandis qu’à côté d’eux, trois loups s’agitaient dans leur cage respective. Le chien se prépara à l’attaque, bandant ses muscles, mais le bras du héros vint s’enrouler autour de son cou afin de le retenir. Dès qu’il fut calmé, la prise sur le cou de l’animal se relâcha et la bête s’aplatit au sol, les oreilles couchées en arrière pendant que son maître fermait les yeux, concentré. Il cherchait à entendre la conversation des deux hommes. Impossible de les comprendre à cette distance. Silencieusement, toujours accroupi, le héros se glissa pas à pas plus près des gardes avec l’objectif d’épier leur conversation. A peine avait-il eu le temps de saisir quelques mots que son allié bougea en soufflant une phrase à propos de l’impression que lui donnait la grotte. Les malfrats se tournèrent alors dans leur direction en dégainant leurs armes. Sentant le danger qui les menaçait, le chien se libéra de la prise de celui qui le tenait et s’élança, prêt à en découdre. Maintenant qu’ils étaient repérés, il était inutile de continuer à se cacher et le compagnon du héros jaillit des buissons, engageant le combat, masse levée et bouclier près du corps. Un soupir s’échappa de l’espace entre les lèvres du chef de la petite troupe qui se releva sans se presser. Il savait que le jeune homme et l’anima avec qui il voyageait pouvaient vaincre ces adversaires sans son aide, mais leur manque de discrétion l’atterrait. Même avec tout le temps qu’ils avaient passé ensemble, certaines méthodes n’avaient toujours pas été intégrées. Il inspira profondément, inhalant les parfums musqués de la forêt qui disparaissaient peu à peu, masqué par les effluves, fortes, de la sueur, et métalliques, du sang. Une fois calmé, il avança, l’arme au poing, et se jeta sans hésitation dans la bataille. Après son intervention, le combat fut bref. En quelques minutes, les deux ennemis se trouvèrent gisants au sol, inconscients, et les loups s’étaient tus, recroquevillés dans le fond de leurs cages. Le chien les fixait en grognant, babines retroussées, cependant, un mot de son maître le fit taire. Les oreilles toujours plaquées en arrière sur son crâne, il suivit les deux hommes dans le bouche sombre de la cavité naturelle.

Elle avait été aménagée ; ainsi, si elle semblait parfaitement normale au premier abord, elle servait en réalité de quartier général à une quelconque organisation malveillante. Cela devait durer depuis des mois : le petit groupe passait devant d’innombrables tonneaux et sacs de provisions. Il y avait également des tables, des chaises et, dans un renfoncement, quelques sacs de couchage. Les trois protagonistes avancèrent plus profondément dans la grotte, suivant les cris et les grognements qu’ils entendaient venir de plus loin. Les sons se rapprochaient au fur et à mesure de leur progression et les deux hommes se firent discrets tout en essayant tant bien que mal de contenir les ardeurs du chien. En effet, ce dernier aurait, sans aucune hésitation, sauté à la gorge du premier venu sans sommation si son propriétaire ne s’efforçait de le retenir.

Ils arrivèrent enfin sur une plateforme en bois attachée à un escalier, lui aussi en bois, et l’ensemble permettait d’accéder à une partie de la grotte située en contrebas. On pouvait y voir une sorte d’arène circulaire grillagée de toutes parts. A l’intérieur, un ours affrontait deux personnes dont le genre n’était pas définissable, l’une à l’arc et l’autre brandissant une masse qu’il tenait à deux mains. Autour, des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, tous plus imbibés d’alcool les uns aux autres, criaient des encouragements tout en prenant des paris. Ce spectacle était la preuve de la décadence désolante du peuple de ce pays. Le chien s’ébroua et, s’étant ainsi défait de la pression exercée sur lui, il descendit l’escalier aussi vite qu’il put et se retrouva, canines découvertes face aux ivrognes qui servaient de public à ce spectacle barbare. Ils se figèrent un instant, puis l’un d’eux hurla, un cri aigu, perçant, le genre de son qui déchire les tympans et laisse sourd. A partir de là, ce fut la débandade. Les spectateurs alcoolisés se mirent à courir en tous sens comme des poissons hors de l’eau. Ils finirent par remonter l’escalier, passant devant les deux hommes intrus sans les voir, obnubilés par l’idée que ce grand canidé les poursuivait. Quand ils eurent disparu, le chien revint vers son maître en agitant la queue. Qu’est-ce que ces pauvres esprits embrumés de vapeurs d’alcool voyaient en cet animal pas si menaçant que ça ? Nul ne le saurait probablement jamais.

Le héros tourna de nouveau son attention vers l’arène. L’ours boitait, de nombreuses flèches transperçant sa fourrure et son cuir. L’archer n’avait plus de flèches et s’était tapit dans un coin. Un coup de patte magistral le délogea et il s’écroula au sol, sa tête formant un angle étrange avec le reste de son corps. Sans doute avait-il les vertèbres cervicales en miettes. Le second combattant était déjà au sol, l’abdomen lacéré. Seul l’animal sauvage avait survécu au combat. Le chien et le compagnon du héros pénétrèrent la cage et lancèrent l’assaut sur l’ours pendant que le chef de leur groupe récupérait les registres indiquant les participants de ces divertissements macabres. L’ours tombe lourdement au sol et les deux hommes accompagnés du chien quittèrent les lieux.

Dans le village le plus proche, ils prirent une calèche en direction du château du seigneur et écoutèrent, durant tout le trajet, le bavardage incessant du chauffeur. Il pénétra à l’intérieur, passant devant les gardes qui baissaient la tête respectueusement. Arrivé face au trône, il tendit les dossiers qu’il avait trouvé à son employeur. Il reçut une bourse garnie, plaqua un air de déférence sur son visage, fit un salut et s’en alla. Il sépara la prime en deux, en donna la moitié à son acolyte et offrit de de la viande au chien. Le nuit commençait à tomber et ils se rendirent à l’auberge. Demain serait un autre jour qui aurait son lot d’aventures, mais, en l’instant présent, la seule chose qui importait était le repos. 



16/02/2017
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