100% bouquin

La poupée cassée

N'est-ce pas égoïste ? Faire ça sans me demander mon avis, n'est-ce pas trop étaler votre supériorité ?

"Nous allons t'apprendre la raison pour laquelle tu es venue au monde."

Je ne veux pas vraiment le savoir, mais si vous y tenez... Au fond, je m'en moque, je ferais n'importe quoi pour que vous m'aimiez. 

"Elle aime ceci et pas cela."

J'apprendrais tout ses goûts par cœur même si je ne les comprends pas.

Chaque instant de sa vie, je le connais, j'ai appris de mon mieux chaque moment. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

Cette maison, j'en connais chaque recoin à présent. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

Ce livre sur la table de chevet, je le connais par cœur maintenant. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

C'est son plat préféré, alors, après avoir goûté cette saveur qui m'est insipide, ce que je dois dire est :

"C'est délicieux Maman !"

Y a-t-il autre chose que je peux faire ? Je serai un parfait substitut. J'irai avec vous à l'hôpital et brosserai ses cheveux autant que vous le souhaiterez. Ils seront soyeux et, après que nous soyons rentrés, je me coifferai pendant la nuit jusqu'à ce que mes cheveux soient identiques aux siens. Comme vous l'espériez, je serai la meilleure de toutes les copies et vous ne regretterez pas le choix égoïste que vous avez fait. 

J'ai vu des images de l'accident. Je ne peux pas analyser ce genre de chose et fournir une réaction appropriée, mais j'ai appris ce que je devais faire :

"Mon dieu, c'est terrible !" et consoler Papa et Maman.

Désormais je prendrai encore mieux mes responsabilités. Je lui doit votre amour, alors, pour lui exprimer ma gratitude, je prendrai soin d'elle. 

Le temps passe, passe, passe... J'ignorais que le temps s'écoulait si lentement lorsque l'on s'inquiétait. Le sens de ma vie dépend entièrement d'elle, de son état d'inconscience, de son coma... Il va falloir que je demande à ce qu'on m'examine, car je viens de penser à quelque chose d'interdit. J'ai contemplé l'idée de serrer sa gorge entre mes doigts. Ça ne va pas.

Mon état a été vérifié et je me sens mieux. Ça fait quatorze mois que je suis née et sa condition n'évolue pas. Pourrais-je rester pour toujours avec vous si ses yeux échouent à s'ouvrir de nouveau ?

J'ai vu ses globes oculaires s'agiter sous ses paupières closes. Les connaissances qui m'ont été inculquées n'incluent pas le domaine médical, mais le diagnostic est assez évident. Elle se réveille doucement. Si je lui plaît, peut-être me permettra-t-on de rester.

Son activité cérébrale a complètement repris, comme un système d'exploitation qui redémarre enfin après une longue mise à jour. Papa et Maman son intenables à présent, partagés entre l'espoir de la retrouver et la crainte d'une déception qui leur serait fatale. Je ne peux qu'attendre désormais. Seul le temps décidera de mon sort.

Elle s'est réveillée ce matin. Elle a eu son accident, il y a seize mois, ça fait seize mois que je suis née et Maman et Papa ont pris leur décision empreinte d'égocentrisme il y a déjà seize mois.

Ils se sont encore disputés aujourd'hui. J'ai changé de chambre. La nouvelle est plus petite et je ne peux pas en sortir. N'ai-je pas été satisfaisante ? Ai-je fait quelque chose de mal ? Je ne l'ai pas revue depuis son réveil et ni Papa ni Maman ne m'ont adressé la parole depuis.

Ça fait presque trois mois que je suis dans la nouvelle chambre. Lorsque j'ai entendu Maman et Papa se disputer devant la porte, je leur ai demandé d'appeler les personnes chargées d'évaluer ma condition physique car j'avais besoin d'un examen. Ils se sont tus puis j'ai entendu un bruit de pas qui s'éloignait. Je n'ai jamais eu cet examen.

Elle est rentrée et a demandé à me voir. Elle n'a pas dit un mot et, plus tard, j'ai été transférée à la cave. Je n'avais pourtant rien fait ; la laissant m'inspecter sous toutes les coutures, comme attendu de moi.

"Personne n'est encore venu la récupérer ?"

Je les entends depuis la cave. La récupération a toujours été lente, peut-être Papa et Maman changeront-il d'avis. Car je n'ai rien fait de mal, n'est-ce pas ? Je l'ai bien remplacée, j'ai été une bonne imitation. J'ai tout fait comme on me l'a demandé. Comme je n'ai rien à me reprocher, tout finira par s'arranger, n'est-ce pas ? C'est ce qu'on m'a appris. C'est la vérité. 

Elle est venue me voir. Ses mains fines ont attrapé mes cheveux et j'ai remarqué qu'elle avait coupé les siens. C'était sûrement ça, le problème. Je le réglerai dès qu'elle partira. Elle avait un objet dans la main, une sorte de rasoir. La lame a déchiré la peau mince de la partie supérieure gauche de mon visage. Je ne peux réparer ça sans la maintenance, mais Papa et Maman ne l'appellent plus. La supercherie vole donc en éclat alors que le plastique souple qui me sert d'épiderme pend lamentablement, dévoilant les plaques de métal de mon squelette et les capteurs de mon œil gauche.

Pour être le bon pantin que je doit être, j'ai cherché pendant des heures de quoi raccourcir mes cheveux. Tout va rentrer dans l'ordre, pas vrai ?

"Toujours aucunes nouvelles de la récupération ?"

Elle est la seule qui vient me voir à présent. Son dernier jeu consistait à frapper mon corps avec un sorte de batte en bois. Je n'ai pas très bien compris les règles de ce jeu alors je n'ai rien dit. Maintenant que je suis seule dans la cave, je me sens un peu comme une marionnette dont on aurait tranché les fils... En fait, c'est exactement ce que je suis.

Hier, à force de jouer avec la batte, les câbles de mon bras droit ont cédé. Il traîne au sol car je ne peux pas le reconnecter par moi-même.

La récupération est venue. L'homme qui est venu me chercher était le même que celui qui était chargé de ma maintenance. Il m'a chargée sur son épaule et nous sommes partis. Il a oublié mon bras. 

Au centre de maintenance, il a ouvert le plastique de ma peau au niveau du torse et a retiré quelques unes des plaques métalliques avant de mettre sa main au milieu de mes câbles. Il a sourit et j'ai tenté de lui rendre son expression, mais le matériau fragile de mon visage s'est encore déchiré un peu plus. Ses doigts ont agrippé mon système central et je voulais lui demander ce qui n'était pas correct dans ce que j'avais fait et, surtout, le prévenir que j'avais failli enfreindre les règles. Il a été plus rapide que moi.

"Tu ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passive, permettre qu'un être humain soit exposé au danger ; tu dois obéir aux ordres qui te sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ; tu dois protéger ton existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.* Tu les a respectées, grâce à ça tu pourra être quelqu'un d'autre demain. Ne t'en fait pas, tu as été une parfaite poupée jusqu'à la fin."

 

 

 

*merci Isaac Asimov d'avoir inventé les Trois lois de la robotique dans tes œuvres de science-fiction !



31/05/2017
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