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L'accouchement

La nuit était froide. Au milieu du champ, une caravane, éclairée, à l'arrêt et devant, un homme, dans un pardessus rapiécé, briquet à la main.

L'air nocturne ne lui renvoyait aucun son et les ténèbres étaient telles qu'il avait du mal à voir ses propres pieds. Derrière lui, dans le véhicule, des voix féminines retentissaient. Ordres, protestations, supplications. Et toujours, à un rythme régulier, un cri de douleur de la femme. Fouillant ses poches, il sortit une cigarette maintes et maintes fois allumée. Quand le bout s'embrasa sous la chaleur de la flamme, il se tourna vers la route, scrutant l'horizon à la recherche d'un signe quelconque d'une présence humaine. Rien. Le reste du regroupement de véhicules s'en était allé depuis longtemps déjà. Ou peut-être pas. Minutes, heures, ou secondes ? Il n'en savait plus rien. Le temps lui semblait étiré dans cette nuit glaciale où, anxieux, il attendait que la femme cesse, enfin, de hurler. 

Son temps à elle n'était plus que douleur. Rien ne semblait pouvoir calmer le mal qui lui déchirait l'abdomen et la crainte, pour elle et pour l'être à venir, s'intensifiait dans son esprit. Elle savait qu'elle criait. Elle savait qu'elle priait, suppliait à voix haute son dieu, sous le regard des autres femmes qui s'activaient à son chevet. Elle se rappelait, dans les rares moments où la souffrance se taisait, que l'homme était là, dehors. Elle se souvenait alors qu'elle ne voulait pas qu'il l'entende et elle se retenait, serrait les dents pour retenir les cris qui s'échappaient de ses lèvres. L'un des femmes, la plus âgée, ouvrit la porte, et pendant une fraction de seconde, juste avant que douleur qui la tourmentait reprenne ses droits sur son corps, elle aperçut l'homme.

Lumière vive. Elle brûlait les yeux de l'homme qui était resté dans les ténèbres depuis que la porte de la caravane avait été fermée. Une femme, la plus vieille si il se souvenait bien, se pencha vers lui. Durant un court instant, il pu voir la femme, toute pâle, plus blanche encore que les draps sur lesquels elle était étendue, trembler sur le lit. Des mots résonnèrent dans son oreille. Elle allait mal. Peut-être ne s'en sortirait-elle pas. Mais qui pouvait le dire à l'avance ? A cet instant, un cri, exprimant une intense souffrance, suivi d'un gémissement lugubre, sortit de la bouche de la femme qui, sur son matelas, se tordait de douleur. Il écarta celle qui lui avait ouvert et se précipita vers le lit. Elle semblait totalement partie. Les autres femmes le repoussèrent loin d'elle.

La femme semblait flotter dans le noir. Elle n'avait plus mal. La douleur avait enfin quitté son corps. Elle ne se souvenait plus de rien. Seule la disparition de la torture physique qu'elle avait subie l'intéressait. Mais, la mémoire revint rapidement à la femme. L'homme qui l'attendait, de l'autre côté, et bientôt, l'enfant qui allait les rejoindre. Elle résolu de retourner dans ce monde de souffrance, plus pour eux que pour elle. Avant d'y retourner, elle se prépara à souffrir, à voir son propre sang s'écouler hors de son corps.

L'homme regarda les yeux de la femme s'ouvrir. Il resta près d'elle tendis que les hurlements et le gémissement reprenaient. Il sembla se statufier et continua de lui tenir la main quand le sang coula. Puis tout s'arrêta. La femme haleta, serra la main de l'homme et esquissa un sourire. Quelques minutes plus tard, la femme la plus âgée leur tendit un paquet de serviettes dans lequel s'agitait un nouveau-né. La femme se redressa, le prit dans ses bras pour le contempler et dit à l'homme :

"Il est beau, non ?"

Ils se regardèrent en souriant.

 



02/03/2015
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