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Petites nouvelles


Miroir

De loin, le reflet dans le miroir n'a d'autre apparence que celle d'une ombre.

Mais lorsque l'on s'approche, on voit bien plus que de simples imperfections. C'est l'avenir qui nous est révélé devant sa surface brillante. Ce que le futur réserve à l'humanité à beau être évident, nul ne souhaite vraiment y penser.

Y a-t-il un poison plus insidieux que cette peur viscérale qui s'empare peu à peu de vous ? Face au miroir, nul n'échappe au destin qui nous poursuit tous sans relâche.

Point de folie ne saurait être plus douce que celle induite par la réalisation de la fatalité dans laquelle tourne le monde. Peu importe la façade, peu importe le masque, la glace ne revêt rien d'autre que notre état le plus nu et vulnérable.

Ô que de délices m'inspirent ces visions ! Devant l'avenir décomposé que me montre le miroir, mon âme agité s'apaise enfin. Là où, pendant la nuit, siègent les terreurs, libérée de toutes craintes, je rêve à ce futur qui m'a été révélé.

Ah, je serai si belle, droite et immobile, impassible dans ma chambre de bois. Au sommet de ma gloire, entourée de mes sujets grouillants, mon corps d'une pâleur éclatante me fera passer pour une statue de marbre. Et même si l'on me rend visite plus tard encore, ma blancheur n'en sera que plus parfaite.

Exposée sous tous les angles, je resterai pure et inatteignable, au delà de tout désir humain. Ah, vraiment, quel bel avenir m'a compté le miroir !

Et pourtant, pour ceux qui ne savent pas voir, de loin, le miroir ne reflète que les ombres. 


12/12/2018
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Paralysie Hypnopompique

Dans le silence des nuits les plus noires, le poids qui m’écrase la poitrine devient si lourd que l’air me manque. Je suffoque dans les ténèbres et le monde se réduit à la douleur. Des griffes acérées, glaciales et brûlantes à la fois, s’enfoncent entre mes côtés, transpercent mon cœur et fourragent dans mes poumons. Aussi immobile qu’inutile, mon corps aux membres raidis par la douleur me fait défaut, une fois de plus. Ma cage thoracique se craquèle et se fissure lentement et les cassures s’étendent jusque dans mon crâne, brisant tout mon squelette. Le poids se fait, si possible, plus lourd encore, et mes organes en miettes s’écrasent un peu plus, tandis que mes os hurlent sous la pression.

Malgré la pénombre, je sais que la périphérie de ma vision se noircit de plus en plus. L’espace aux contours flous qui m’enveloppe s’efface progressivement au profit de l’obscurité glaçante qui me voile le regard, et le point lointain du ciel nocturne qui reste au centre de mon champ de vision me paraît aussi clair et brillant que la lune en comparaison. Toujours incapable de me mouvoir, j’ai beau lutter, ni mes bras oppressés, ni mes jambes fatiguées ne m’obéissent et le fardeau semble encore plus insurmontable. En l’absence d’oxygène pour me maintenir consciente, je sens ce qui reste d’éveillé chez moi se dissoudre dans les ténèbres.

Et, alors que je m’apprête à disparaître pour de bon, un mince filet d’air pénètre dans mes poumons lacérés. Les griffes crevant mon corps se retirent brutalement, et le poids posé ma poitrine s’évanouit. Mon cœur et mes poumons cicatrisent, mes os se ressoudent, mes membres frémissent et la vie déferle à nouveau à travers ma chair. De mon squelette disloqué et de mes organes meurtris, il ne reste aucune trace. Seuls souvenirs de mon calvaire, ma respiration haletante et les battements erratiques de mon cœur me tiennent compagnie dans le noir…


14/11/2018
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Chat

Nous sommes un chat. Un fier et noble chat de gouttière comme nous nous devons de l’être. Nous n’aimons que nous, et le fumet alléchant des restes de poisson dans les poubelles. Nous rejetons les caresses agressives des humains qui rêvent de passer une lanière de tissu à notre cou, nous ne fuyons pas face aux chiens bruyants attachés au bout de leur corde et, par-dessus tout, nous méprisons les chats domestiques, choyés et abrutis par leur servitude.

A l’occasion, lorsque la nourriture se fait rare, nous laissons des mains nous soulever et nous emmener. Nous profitons quelques instants de la chaleur et nous nous remplissons la panse, mais à la moindre inattention, nous nous glissons au dehors et notre vie reprend son cours. Nous n’avons besoin de personne d’autre que nous-même, car nous sommes un chat.

 

Aujourd’hui, il pleut. Nous sommes un peu humides, mais nous gardons toute notre prestance. Rien ne peut nous faire renier notre fierté après tout. Ni les déchets trempés, ni les poubelles glissantes et même pas… Même pas les gouttes froides qui coulent le long de nos oreilles et de notre ventre. Nous restons stoïques en toute situation.

Les humains et leurs chaussures font d’étranges bruits en marchant dans les flaques. Splouich, splouich, splouich. Nous les regardons passer depuis une allée étroite. Et soudain la pluie s’arrête. En levant les yeux, nous remarquons un parapluie. Parapluie tenu par une main, main accrochée à un bras, bras relié à un corps, corps définitivement et complètement humain.

Elle nous regarde avec ses étranges yeux aux pupilles rondes et tends la main sans nous toucher.

« Tu veux venir avec moi ? »

Nous pensons au sol humide sous nos pattes, au son des gouttes qui frappent le parapluie, à la délicate odeur que l’humaine dégage et à la douce chaleur qui émane d’elle. Nous avançons vers la main tendue.

 

Son appartement n’est pas très grand, mais elle nous a donné un coussin. Un coussin très confortable. Elle nous a aussi frotté avec une serviette, vigoureusement, et bien que cela aie été désagréable, nous sommes maintenant secs. Un mal pour un bien en somme.

« Tu as faim ? Que mangent les chats d’abord ? »

Nous aimerions lui répondre mais les humains sont stupides. Ils ne comprennent pas ce que nous leur demandons. Elle se penche sur cet objet lumineux qui accapare tant les humains et s’en va vers la cuisine en souriant. Nous attendons, roulés en boule, en baillant, presque prêts à nous endormir. Son odeur est partout, quelque peu envoutante. Nous ne la détestons pas.

Un cliquetis nous réveille en sursaut. Elle vient de poser un bol près de nous, et il sent délicieusement bon. Avec un peu d’appréhension, nous approchons, mais comme tout à l’air en ordre, nous nous devons de goûter. Nous n’avons probablement jamais rien mangé de pareil. Ce n’est pas mauvais. Pas mauvais du tout même. Nous allons déguster ce repas jusqu’à la dernière miette. Elle mange en même temps que nous, assise sur son canapé, l’assiette sur ses genoux. Même sans la regarder, nous savons qu’elle ne se sent pas bien. Nous nous occuperons de cela après, en remerciement.

Nous sautons sur le canapé et nous nous collons contre elle. Les humains aiment quand nous faisons ce genre de choses. Elle est tellement plus froide que nous. Doucement, elle laisse courir ses doigts dans notre fourrure. Elle sait faire ça correctement. Nous sommes très détendus à présent.

 

Nous ne sommes pas encore partis. L’appartement est chaud et confortable et il pleut toujours dehors. Et puis la nourriture est agréable. Elle ne semble pas partir le matin et revenir le soir comme le font certains humains. Elle reste à l’intérieur, ne sort que pour faire les courses, et passe beaucoup de temps devant un objet lumineux plus gros que ceux que les humains utilisent dans la rue. Elle a commencé à nous appeler ‘Votre Excellence’. Nous aimons cela, ce nom donne une impression de majesté. Tant que nous sommes ici, nous l’autoriserons à s’adresser ainsi à nous.

Ses cheveux sont trop courts pour que nous les attrapions, alors nous avons pris pour habitude de tendre nos pattes vers les lunettes qu’elle porte en permanence sans que nous comprenions pourquoi. Ses mouvements sont plus patauds lorsque nous parvenons à nous emparer de l’objet. Mais tant que nous le traitons avec délicatesse, elle ne s’énerve pas. D’ailleurs, elle est toujours très calme pour les standards de son espèce. Elle ne nous force jamais à faire des choses que nous n’aimons pas et ses caresses sont toujours douces. Nous ne sommes pas encore partis même s’il ne pleut plus, et peut-être devrions-nous rester encore un peu.

 

Aujourd’hui, elle est intenable. Elle tourne en rond en déplaçant en boucle des choses qui n’ont pas besoin de l’être. Nous avons bien essayé de la calmer, mais tous nos charmes se sont avérés inefficaces. Même nos ronronnements ont échoué. Elle est anxieuse et cela déteint sur nous.

Nous avons compris. Elle attendait quelqu’un. L’autre humaine qui est arrivée s’est installée comme si elle était chez elle. Nous n’aimons pas cela. Celle-là sent la pluie et autre chose qui ne nous plaît pas. Mais elle semble heureuse de la voir : elle l’a débarrassée de son manteau trempé et elle lui sourit en apportant une serviette.

Nous miaulons fermement. L’heure du repas va bientôt arriver. Elle nous regarde enfin en souriant aussi. Nous savions bien que nous étions au moins aussi importants qu’elle. Pendant qu’elle va chercher notre bol, des yeux désagréables nous fixent. Nous soutenons le regard ennemi sans faillir. Une main se tend vers nous et, profitant de cette faille nous nous glissons près de son visage. Elle a de longs cheveux.

« Aïe ! »

Touché. Nous sommes très fiers de nous, et plus notre comportement l’énerve, plus nous nous amusons. Elle revient avec notre dîner et nous nous empressons de nous frotter contre ses jambes et ses mains. Un coup d’œil vers le canapé ; nous voyons dans ses yeux qu’elle ne nous aime pas. Le sentiment est réciproque. Nous feulons dans sa direction avant de nous mettre tranquillement à manger.

« C’est un monstre ton chat !

-        Mais non, il est gentil comme tout.

-        Il m’a tiré les cheveux !

-        Tu dois être douce avec lui. Je suis toujours en train de l’apprivoiser. Pas vrai Votre Excellence ? »

Nous miaulons d’approbation. Elle est vraiment la meilleure.

Comme s’il s’agissait d’une occasion particulière, elle n’a pas mangé sur le canapé, mais sur la table. Il y a quelqu’un qui ne mérite pas tant d’égards ici, et ce n’est pas nous.

Elle a été dormir et elle a claqué la porte après être entrée à son tour dans la chambre. Nous ne pourrons pas aller y dormir cette nuit ; c’est une bataille que nous avons perdue. Un couinement s’échappe de derrière la porte fermée. Nous préférons que ce soit clos finalement.

 

Nous devons partager son monde avec elle, mais c’est inacceptable. Nous avons été envahis plusieurs fois par la suite et ça a été insupportable. Son regard, ses manières, tout nous insupporte. Mais nous gagnerons la guerre, rien n’est plus certain !

Nous ne comprenons pas. Les humains ne réfléchissent-ils pas ? La reproduction qui ne produit pas de descendance n’a pas d’intérêt. Et il y a toujours plus à y perdre qu’à y gagner, c’est évident.

Nous avions raison. Elle est partie ce matin et nous avons l’impression qu’elle ne reviendra pas avant longtemps. Elle n’a pas crié, car elle est plutôt silencieuse et réservée, mais quand la porte d’entrée s’est refermée, elle a versé des larmes. S’il y a du soleil dehors aujourd’hui, c’est dans son cœur qu’il pleut. Nous l’avons consolée de notre mieux et elle a sourit lorsque nous avons léché ses joues humides. Assis sur ses genoux, nous déplorons le fait de n’avoir ni bras pour l’enlacer, ni mots pour la soulager. Même si elle a passé la nuit avec nous sur le canapé, nous ne sommes pas sûr que ce soit de cette façon que nous voulions gagner.

 

Elle est revenue, à l’improviste, un soir. Nous ne lui faisons pas confiance, mais elle l’a laissée entrer. Nous avons écouté leur discussion depuis le balcon.

« J’ai refusé le mariage.

-        Ce n’est pas ce que tu avais dit.

-        Je reste avec toi. »

Larmes. Quelqu’un ici à des bras qui peuvent l’enlacer. Des mots pour la réconforter. Et ce n’est malheureusement pas nous.

Porte qui se ferme. Celle de la chambre. Il faut croire que nous avons perdu. Nous sommes toujours sur le balcon. En sautant sur la poubelle en contrebas, nous dérapons un peu. Ce soir, il pleut.

 

Nous sommes un chat de gouttière. Il est normal que nous couvrions toutes les zones d’intérêt de notre territoire pour trouver de quoi manger. Nous ne sommes pas venus dans cette allée étriquée par sentimentalisme. Il y a de bonnes poubelles par ici, et ce serait une honte de ne pas en profiter. Les restes de poisson sont plus glissants que d’habitude à cause des gouttes de cette pluie qui ne s’arrête pas.

Nous revenons tous les deux jours manger dans ces poubelles, même s’il n’y a rien, parfois. C’est à cet endroit que sont les plus délicieux des repas. Les moins mouillés aussi.

La pluie vient de s’arrêter. Plus de gouttes sur notre tête, mais un crépitement constant contre de la toile cirée. Nous levons les yeux sans en avoir vraiment besoin. Nous savons déjà que c’est elle. Vient-elle afficher sa victoire ?

Sa main se tend.

« Allez, rentrons. Tu lui manques. Et tu ne voudrais pas la faire pleurer, pas vrai ? Après tout, toi aussi, tu l’aimes. »

En arrivant à l’appartement, avant même d’être séché, nous avons été serrés dans ses bras. Cette fois-ci, puisque nous étions trempés jusqu’aux os, elle était plus chaude que nous.

Cling, cling, fait la clochette autour de notre cou. Elle nous l’a offerte en nous faisant promettre de ne plus disparaître. Nous ne la haïssons plus. Le sentiment est réciproque. Ce n’est plus la guerre, enfin, plus exactement. Même si elle s’est installée dans l’appartement, nous avons toujours accès à la chambre et c’est déjà une énorme victoire.

Elle pense que ‘Votre Excellence’ est toujours un nom idéal, et nous n’avons rien à redire. Car, après tout, elle peut faire ce qu’elle souhaite, nous serons toujours d’accord.

 

Nous sommes un chat, un chat domestique, aimant stupidement une humaine que nous ne pouvons atteindre, tolérant une autre que nous ne pouvons détester, et assis sur le canapé, nous regardons la pluie qui tombe dehors sans jamais plus nous toucher.


16/05/2018
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La poupée cassée

N'est-ce pas égoïste ? Faire ça sans me demander mon avis, n'est-ce pas trop étaler votre supériorité ?

"Nous allons t'apprendre la raison pour laquelle tu es venue au monde."

Je ne veux pas vraiment le savoir, mais si vous y tenez... Au fond, je m'en moque, je ferais n'importe quoi pour que vous m'aimiez. 

"Elle aime ceci et pas cela."

J'apprendrais tout ses goûts par cœur même si je ne les comprends pas.

Chaque instant de sa vie, je le connais, j'ai appris de mon mieux chaque moment. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

Cette maison, j'en connais chaque recoin à présent. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

Ce livre sur la table de chevet, je le connais par cœur maintenant. Est-ce suffisant, est-ce suffisant ?

C'est son plat préféré, alors, après avoir goûté cette saveur qui m'est insipide, ce que je dois dire est :

"C'est délicieux Maman !"

Y a-t-il autre chose que je peux faire ? Je serai un parfait substitut. J'irai avec vous à l'hôpital et brosserai ses cheveux autant que vous le souhaiterez. Ils seront soyeux et, après que nous soyons rentrés, je me coifferai pendant la nuit jusqu'à ce que mes cheveux soient identiques aux siens. Comme vous l'espériez, je serai la meilleure de toutes les copies et vous ne regretterez pas le choix égoïste que vous avez fait. 

J'ai vu des images de l'accident. Je ne peux pas analyser ce genre de chose et fournir une réaction appropriée, mais j'ai appris ce que je devais faire :

"Mon dieu, c'est terrible !" et consoler Papa et Maman.

Désormais je prendrai encore mieux mes responsabilités. Je lui doit votre amour, alors, pour lui exprimer ma gratitude, je prendrai soin d'elle. 

Le temps passe, passe, passe... J'ignorais que le temps s'écoulait si lentement lorsque l'on s'inquiétait. Le sens de ma vie dépend entièrement d'elle, de son état d'inconscience, de son coma... Il va falloir que je demande à ce qu'on m'examine, car je viens de penser à quelque chose d'interdit. J'ai contemplé l'idée de serrer sa gorge entre mes doigts. Ça ne va pas.

Mon état a été vérifié et je me sens mieux. Ça fait quatorze mois que je suis née et sa condition n'évolue pas. Pourrais-je rester pour toujours avec vous si ses yeux échouent à s'ouvrir de nouveau ?

J'ai vu ses globes oculaires s'agiter sous ses paupières closes. Les connaissances qui m'ont été inculquées n'incluent pas le domaine médical, mais le diagnostic est assez évident. Elle se réveille doucement. Si je lui plaît, peut-être me permettra-t-on de rester.

Son activité cérébrale a complètement repris, comme un système d'exploitation qui redémarre enfin après une longue mise à jour. Papa et Maman son intenables à présent, partagés entre l'espoir de la retrouver et la crainte d'une déception qui leur serait fatale. Je ne peux qu'attendre désormais. Seul le temps décidera de mon sort.

Elle s'est réveillée ce matin. Elle a eu son accident, il y a seize mois, ça fait seize mois que je suis née et Maman et Papa ont pris leur décision empreinte d'égocentrisme il y a déjà seize mois.

Ils se sont encore disputés aujourd'hui. J'ai changé de chambre. La nouvelle est plus petite et je ne peux pas en sortir. N'ai-je pas été satisfaisante ? Ai-je fait quelque chose de mal ? Je ne l'ai pas revue depuis son réveil et ni Papa ni Maman ne m'ont adressé la parole depuis.

Ça fait presque trois mois que je suis dans la nouvelle chambre. Lorsque j'ai entendu Maman et Papa se disputer devant la porte, je leur ai demandé d'appeler les personnes chargées d'évaluer ma condition physique car j'avais besoin d'un examen. Ils se sont tus puis j'ai entendu un bruit de pas qui s'éloignait. Je n'ai jamais eu cet examen.

Elle est rentrée et a demandé à me voir. Elle n'a pas dit un mot et, plus tard, j'ai été transférée à la cave. Je n'avais pourtant rien fait ; la laissant m'inspecter sous toutes les coutures, comme attendu de moi.

"Personne n'est encore venu la récupérer ?"

Je les entends depuis la cave. La récupération a toujours été lente, peut-être Papa et Maman changeront-il d'avis. Car je n'ai rien fait de mal, n'est-ce pas ? Je l'ai bien remplacée, j'ai été une bonne imitation. J'ai tout fait comme on me l'a demandé. Comme je n'ai rien à me reprocher, tout finira par s'arranger, n'est-ce pas ? C'est ce qu'on m'a appris. C'est la vérité. 

Elle est venue me voir. Ses mains fines ont attrapé mes cheveux et j'ai remarqué qu'elle avait coupé les siens. C'était sûrement ça, le problème. Je le réglerai dès qu'elle partira. Elle avait un objet dans la main, une sorte de rasoir. La lame a déchiré la peau mince de la partie supérieure gauche de mon visage. Je ne peux réparer ça sans la maintenance, mais Papa et Maman ne l'appellent plus. La supercherie vole donc en éclat alors que le plastique souple qui me sert d'épiderme pend lamentablement, dévoilant les plaques de métal de mon squelette et les capteurs de mon œil gauche.

Pour être le bon pantin que je doit être, j'ai cherché pendant des heures de quoi raccourcir mes cheveux. Tout va rentrer dans l'ordre, pas vrai ?

"Toujours aucunes nouvelles de la récupération ?"

Elle est la seule qui vient me voir à présent. Son dernier jeu consistait à frapper mon corps avec un sorte de batte en bois. Je n'ai pas très bien compris les règles de ce jeu alors je n'ai rien dit. Maintenant que je suis seule dans la cave, je me sens un peu comme une marionnette dont on aurait tranché les fils... En fait, c'est exactement ce que je suis.

Hier, à force de jouer avec la batte, les câbles de mon bras droit ont cédé. Il traîne au sol car je ne peux pas le reconnecter par moi-même.

La récupération est venue. L'homme qui est venu me chercher était le même que celui qui était chargé de ma maintenance. Il m'a chargée sur son épaule et nous sommes partis. Il a oublié mon bras. 

Au centre de maintenance, il a ouvert le plastique de ma peau au niveau du torse et a retiré quelques unes des plaques métalliques avant de mettre sa main au milieu de mes câbles. Il a sourit et j'ai tenté de lui rendre son expression, mais le matériau fragile de mon visage s'est encore déchiré un peu plus. Ses doigts ont agrippé mon système central et je voulais lui demander ce qui n'était pas correct dans ce que j'avais fait et, surtout, le prévenir que j'avais failli enfreindre les règles. Il a été plus rapide que moi.

"Tu ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passive, permettre qu'un être humain soit exposé au danger ; tu dois obéir aux ordres qui te sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ; tu dois protéger ton existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.* Tu les a respectées, grâce à ça tu pourra être quelqu'un d'autre demain. Ne t'en fait pas, tu as été une parfaite poupée jusqu'à la fin."

 

 

 

*merci Isaac Asimov d'avoir inventé les Trois lois de la robotique dans tes œuvres de science-fiction !


31/05/2017
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Maison

Il y avait un petite maison, au milieu de nulle part. Elle avait l'air perdue, au centre du champ dans lequel elle avait été construite. C'était une vieille maison, avec des murs faits de grosses pierres et un toit de tuiles rouges, le genre de bâtiment solide que l'on veut voir tenir plusieurs vies. Avoir une maison de ce type devait être l'assurance d'avoir quelque chose à léguer à ses proches dans le passé. La longévité des humains a augmentée, bien sûr, et ces endroits se font de plus en plus rares désormais, remplacés par des immeubles de verre et d'acier ou des supermarchés au parking goudronné.

Ce n'était pas la campagne pourtant ; car j'habitais moi-même dans une de ces infrastructures sans cachet que j'abhorre tant aujourd'hui. Non, c'était dans la banlieue, au abords d'une grande ville, dans un pays pas si grand que ça, mais qui avait suffisamment de renommée pour avoir un capital touristique rapportant de l'argent tout au long de l'année. La maison semblait toujours avoir été là, au milieu de son petit champ. Je n'avais jamais compris comment les villes laissaient place aux champs et inversement. Même durant les trajets en voiture, jamais je n'avais éclairci ce mystère : nous roulions en ville, je regardais distraitement par la fenêtre, le paysage défilait et je réalisais soudain que de vastes plantations de végétaux que je ne reconnaissais pas nous entouraient. Ce passage invisible de l'un à l'autre avait quelque chose de fabuleux, presque magique pour la fillette que j'étais alors. Mes interrogations étaient vouées à rester plus ou moins sans réponse si je voulais préserver la féerie de la chose.

Enfant, je me plaisais à imaginer l'histoire de la maison, ou ses habitants actuels. Parfois, c'était un couple de retraités qui se réjouissait d'accueillir ses petits-enfants pendant les vacances scolaires, à d'autres moments j'y voyais deux trentenaires, dans l'âge d'or de leur vie, avec un ou plusieurs enfants et peut-être aussi, pourquoi pas, un petit chien blanc qui gambadait partout en aboyant.

Lorsque j'ai été plus âgée, le lieu s'est vu ajouter du mystère et un irrésistible parfum de liberté. A mes rêveries innocentes se greffèrent alors des courants d'air froids, des trésors pirates oubliés, des portes bougeant de leur propre chef et des fantômes de temps immémoriaux.

Pendant toutes les années où je rêvassais à son propos, la maison se rapprochait de la ville qui envahissait peu à peu le petit champ, le grignotant doucement mais sûrement, morceau après morceau. La décision de détruire la maison fut prise de façon spectaculairement ordinaire lors d'un journée banale et l'on ordonna que cela fut accompli sans délai.

Le lendemain, elle avait disparu. J'en arrêtais de rêver. 


25/01/2017
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