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Les Joyce et les Lynch


Promenade au village

12

 

Ma sœur et moi avons rapidement atteint le village. Les ménagères, suivies par des ribambelles de marmots bruyants, nous regardaient passer du coin de l’œil. Savaient-elles au moins lesquels de ces petits étaient les leurs ? Les prunelles curieuses desdits enfants suivaient avec intérêt le bas de la robe ornée d'Abigail, admirant sans discrétion les broderies et pointant du doigt les perles luisant sur sa gorge. Me tournant vers elle, je vis ce que je m'attendais à voir : elle prenait plaisir de se voir ainsi accorder de l'attention, même s'il ne s'agissait que de la progéniture de la classe la plus basse de la société. Grand bien lui fasse.

Son bras toujours calé sous le mien me permettait de la guider sans effort et j'admettais que c'était au moins pratique sur ce point. Je l'entraînais jusqu'à l'auberge et entrais sans hésitation, déterminée à en finir rapidement avec cette fastidieuse besogne. Le bâtiment était vide, à l'exception de l'homme rougeaud, atteint d'un embonpoint visible - qu'il n'était possible de qualifier ainsi que par politesse - à qui l'établissement appartenait. Lâchant mon aînée, je m'avançais vers lui d'un pas décidé.

"Bonjour M. Jacob. 

- Ah, la demoiselle Joyce. Et l'autre dame, c'est...?

- L'autre mademoiselle Joyce. 

- J'savais qu'vous viendriez quand on m'a dit qu'le p'tit Will allait tenter sa chance à la ville. 

- Oui. Son départ me met dans une situation embarrassante, il travaillait bien. 

- Un bon gars, ce Will.

- Pour le remplacer, j'aurai besoin de deux hommes. Bien sûr, si je suis satisfaite, vous serez récompensé comme d'habitude.

- Comme vous voudrez. J'vous sers quequ'chose ?

- Non, ça ira. Votre aide est appréciée M. Jacob."

J'attrapais la manche de la robe rosée de ma sœur et nous fîmes le chemin en sens inverse. Les yeux des badauds nous suivirent à travers tout le village. Le retour ma parut bien plus court que l'aller. Après avoir passé le portail en fer forgé et traversé toute l'allée pour atteindre le manoir, qu'elle ne fut pas notre surprise de voir - notre seigneur et maître, le magnifique, l'immense, le merveilleux - Luke Lynch attendait près du perron, l'air renfrogné. Je laissais Abi lui parler, non seulement elle s'était déjà précipitée vers lui, mais en plus elle serait bien plus douée que moi pour faire la conversation. Elle pouvait même lui dire que son retard était entièrement de ma faute, songeais-je alors que je m'éclipsais discrètement, car je supporterais sûrement mieux qu'elle d'avoir à subir les regards noirs de son futur mari pour le reste dans la journée. Après une pensée pour ce qui résulterait de ce mariage d'hypocrites, j'en vint à penser à mon propre mariage lorsqu'une révélation me heurta de plein fouet. Mes parents, qui prévoyaient tout si méticuleusement, avaient-ils...? Malgré mon ignorance à ce sujet, étais-je promise à quelqu'un ?!


15/05/2017
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Entre sœurs

11

 

Il a plut si fort pendant deux jours que personne n'est sortit de la maison. Pas même moi. Il y a des limites à mon besoin de liberté, tout de même. De plus il se trouve que je me suis surprise à apprécier observer les gens. Les différences de comportement selon l'âge et le rang social sont incroyables ! Peut-être approfondirai-je mon étude des humains plutôt que celle du parc que je connais dans les moindres recoins.  Quand l'orage est passé, j'ai été la première à mettre le nez dehors. Je devais me rendre au village situé plus bas sur la colline que le manoir. Etant celle qui gérait les écuries - mon père n'avait de cesse de dire que que nous possédions ces chevaux à cause de mes caprices - il fallait que je trouve le personnel par mes propres moyens. Les habitants me connaissaient bien, il suffisait que je parle aux bonnes personnes pour avoir, dans quelques heures à peine, plusieurs candidats. Je me suis habillée, pas en tenue formelle, ce n'était pas nécessaire, et j'ai quitté ma chambre, toute heureuse à l'idée de cette longue sortie. Dans le vestibule, mon aînée marchait de long en large, l'air passablement énervée. Elle avait beau faire de son mieux, elle n'atteindrait jamais la passivité des poupées de porcelaine, inestimables trésors, que nous aimions regarder lorsque nous n'étions que des enfants. Enfin, je ne devais pas le lui dire. J'avais appris depuis longtemps que toute vérité n'était pas bonne à dire. De plus, la nature fragile de l'esprit d'Abi pourrait interpréter mes mots toujours un peu trop crus comme un échec dans sa tentative d'ultime perfection en vue de séduire son bien-aimé. Je me suis donc contentée de garder mes pensées pour moi et je l'ai rejointe.

" Quelque chose te dérange ?

- Oui !

- Tu es bien honnête ce matin.

- Je n'ai pas besoin de t'entendre dire tout ce que tu sais de moi avec ton timbre de voix monocorde ! Pas maintenant. 

- Je n'avais même pas commencé à parler... Qu'y a-t-il ?

- Luke prends trop de temps ! Il m'avait promis de m'emmener faire une promenade mais il n'est toujours pas arrivé ! 

- Je vais au village. Tu peux venir si tu veux.

- Pourquoi je voudrais aller au village avec toi ?

- Je proposais juste. "

J'ai passé la porte sans me retourner. Elle faisait ce qu'elle voulait après tout. Les paroles qu'elle avait crachées ne me faisaient même plus mal tant j'en avais pris l'habitude. Juste une seconde après que je sois arrivée en bas du perron, j'ai entendu les talons de ma sœur claquer sur le sol.

" Tu as trouvé une raison valable pour m'accompagner, je suppose."

Abi a simplement émit un petit son nasal et s'est mise à marcher à mes côtés dans un silence assez pesant. J'ai regardé vers le ciel. Il n'y avait pas un nuage à l'horizon, rien qu'un ciel bleu clair, éclatant, lointain et infini. Mon accompagnatrice s'est éclairci la gorge pour attirer mon attention avant de me dire :

" Je suis désolée pour ce que j'ai dit tout à l'heure. Mes mots ont dépassés ma pensée.

- Tu ne crois pas un mot de ce que tu dis.

- Mais...

- Ce n'est pas grave, tu sais. Ne vas pas penser qu'il n'y a que toi qui me parle ainsi. 

- Je le pensais vraiment.

- Oh ? Seulement à moitié, je pense. Mais c'est déjà mieux que rien.

- Tu m'en veux.

- Non, je n'en veux plus à personne depuis le temps, je t'assure. Et puis je t'aime bien.

- Pardon ?

- Dois-je le répéter ? Je ne t'en veux pas parce que je t'aime bien. Tu es très divertissante. 

- Je ne suis pas un jouet, Freya.

- Ai-je dit cela ? C'est ta façon d'être qui m'amuse ; si inconstante..."

En la regardant du coin de l’œil, j'ai vu qu'elle souriait. J'ai moi aussi étiré les lèvres dans une expression semblable et elle a passé son bras sous le mien. Elle a répondu à mon regard interrogateur en m'expliquant que toutes les dames de la ville faisaient ça lorsqu'elles sortaient entre elles où lorsqu'elles s'appréciaient. Je ne me suis pas dégagée.   


03/03/2016
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Soins et averse

10

 

 

Alors que Luke s'en allait, je fis quelques remontrances au petit animal que je tenais toujours dans mes bras avant d'essuyer le sang qui gouttait de ma plaie d'un revers de manche. Pendant quelques minutes encore - en fait j'attendais que le jeune homme disparaisse de ma vue - j'ai continué à jouer avec le chaton puis, voyant les nuages sombres qui s'amoncelaient à l'horizon, je me suis résolue à le quitter. Ce genre de nuage signifiait inévitablement un orage, ici, à la campagne, et je me suis donc hâtée vers la demeure familiale. Sur le perron, ma grande sœur tentait visiblement de faire entrer quelque chose dans la tête vide de son prince charmant. Vraiment, il n'était pas à la hauteur du cerveau sur-développé d'Abi. A moins qu'il ne le fasse exprès. En fait, je soupçonnais la seconde option d'être vraie car ils avaient reçu la même éducation, tous les deux. Bien sûr, on m'avait donné quelques cours à moi aussi, mais rien d'aussi poussé. Ma passion se résumait à observer le monde autour de moi et je n'avais guère besoin de cours pour l'exercer. Je me suis approchée des futurs fiancés afin de comprendre les tenant et les aboutissants de leur conversation.

"...ce n'est pas une bonne idée ! s'exclamait mon aînée, perdant graduellement son sang froid.

- Mais si, je t'assure. Allez, viens, ça ira vite !

- Non, l'orage arrive, il ne faut pas sortir. Il fait presque nuit lors des orages d'ici !

- Abi a raison tu sais, ai-je dis en passant près d'eux. Les orages de la campagnes ne sont pas ceux de la ville. Tu devrais rentrer maintenant et rester sec plutôt que sortir et revenir trempé comme une soupe plus tard. Si tu reviens...

- Voilà, elle le dit aussi ! Personne ne le sait mieux qu'elle, elle passe tant de temps dehors qu'elle pourrait se retrouver dans le parc les yeux fermés et même savoir le temps qu'il fait sans les ouvrir ! a soutenu ma sœur, heureuse de mon arrivée inopinée."

Luke a grommelé un peu mais il a finit pas nous suivre à l'intérieur. Abigail le regardait de nouveau avec des yeux enamourés et j'ai pensé qu'il fallait mieux que je les laisse seuls. Mais à l'instant où j'allais prendre congé, la main délicate de ma grande sœur s'est posée sur mon poignet et elle m'a regardée avec attention avant de me prier de la suivre. Son probable promis nous a suivies sans demander de permission mais elle ne s'en est pas formalisée. Elle nous a donc entraînés jusque dans une salle d'eau et a ouvert un placard, puis un autre et encore un autre avant de trouver ce qu'elle avait mis tant d'efforts à chercher. Elle m'a fait asseoir sur un tabouret que nous avions là et s'est approchée de moi avec un morceau de tissu et un bouteille d'alcool à la main. La lumière sur la signification de ses gestes s'est soudain faite dans mon esprit. Elle voulait désinfecter la blessure que les petites - mais aiguisées - griffes du chaton aux yeux vairons m'avaient faite. 

Je me suis laissée faire, n'esquissant qu'une légère grimace lorsque le grossier tissu imbibé d'alcool a touché ma peau pour la première fois. Abi savait s'y prendre. Depuis un an, elle s'occupait de soigner mes petites plaies de ce genre. Elle avait demandé comment on faisait à la gouvernante et, au bout d'une semaine, elle avait apprit les gestes à faire pour toutes les sortes de blessures avec lesquelles je revenais souvent. J'ai souri intérieurement en me disant que cela attirerait peut-être Luke que sa probable future femme puisse s'occuper ainsi de lui. Quant elle à eu finit de me désinfecter, je les ai tous deux expressément priés de m'excuser et je suis partie m'exiler dans ma chambre afin de retrouver un peu de calme et de les laisser tous les deux. Je n'avais surtout pas envie de me retrouver au milieu de leurs roucoulements. A l'instant où je tournais la clé dans la serrure de la lourde porte de la pièce qui m'était réservée, un éclair a déchiré le ciel et le son des gouttes de pluie s'écrasant sur les carreaux a rempli la totalité de la maison - nous avions beaucoup de fenêtres - et quelques secondes plus tard, un coup de tonnerre a retentit dans l'air. Un sourire a illuminé mon visage alors que j'imaginais que j'avais laissé Luke Lynch sortir et qu'il était à présent trempé jusqu'au os et grelottant de froid, laissant des traînées de boue et d'eau sur le précieux carrelage du hall de mes parents.


27/08/2015
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Chats

9

 

Je ne tenais pas spécialement à engager la conversation avec lui. Plus vite ma grande sœur reviendrait, plus vite je pourrai aller vaquer à mes occupations quotidiennes. Lui, il ne semblait pas se sentir particulièrement concerné par ce qui se passait et, avec un air hautain, examinait le hall. Les minutes se sont écoulées, semblables à des heures, silencieuses, rarement entrecoupées par les sons de l'extérieur. J'en avais assez de rester debout sans rien faire, alors j'ai pris la décision de le laisser patienter seul.

" Tu m'excuseras, j'ai des obligations, ai-je murmuré en me détournant pour sortir.

- Quel genre d'obligations ?

- Rien qui puisse avoir de l'intérêt pour toi. Abi ne devrait plus tarder, elle serait déçue de ne pas te trouver ici.

- Et bien, elle me cherchera. Je tiens vraiment à voir ce qui est plus important que moi."

A l'intérieur de moi, une petite voix murmurait que tout était plus important que Luke Lynch, mais je me suis tue. Pas la peine de dégrader plus encore mon image. J'ai donc ouvert les portes et je suis sortie dans le soleil. J'ai rapidement traversé le chemin caillouteux tandis que l'autre me suivait. Sur l'herbe, je me suis assise et j'ai retiré les chaussures qui me faisaient mal aux pieds. Luke avait l'air étonné. Il était évident que les dames de la ville ne faisaient pas ce genre de choses. J'ai donc marché pieds nus dans l'herbe. Je me hâtais dans l'espoir qu'il abandonne la partie, mais il a tenu bon et m'a suivie. J'ai atteint l'écurie deux fois plus vite que d'habitude à force de me dépêcher en espérant le distancer. J'ai fait un tour afin de saluer les chevaux et les employés. J'en oubliais presque l'autre "prince" imbu de lui-même derrière moi. J'ai quitté le bâtiment. En fait, je cherchais les chats.

Une petite chatte gris souris adorable que j'avais trouvée avais mis bas environ deux mois avant. La plupart des chatons étaient sauvages mais il y en avait un, le plus petit, qui m'aimait bien. Il était adorable avec ses poils jaune d'or et ses grands yeux, l'un bleu, l'autre noir. Je n'ai pas eu à chercher bien longtemps. Près de leur buisson habituel, les chatons jouaient sous l’œil vigilant de leur mère. Je me suis approchée et le chaton jaune a sautillé vers moi. La chatte l'a laissé faire. Elle me connaissait maintenant. Mais en voyant Luke, le petit chat s'est effrayé et il a craché dans sa direction en faisant le gros dos. Le jeune homme a reculé.

" Tu lui fais peur, ai-je simplement dit.

- C'est lui qui fait peur avec son bruit !

- Il est plus petit que toi. Le plus qu'il puisse te faire c'est de te griffer un peu."

Je me suis approchée avec lenteur de l'animal terrifié et je l'ai pris dans mes bras. Tout en le caressant pour le calmer, je repensais à "l'ancien" Luke Lynch. Celui qui jouait avec moi quand j'étais petite. Était-il déjà aussi faible, ou plutôt non, peureux ? Les souvenirs que j'avais de cette époque étaient assez flous, je ne pouvais pas le dire. D'un coup, j'ai ressenti une douleur dans la joue. J'avais serré le chaton un peu trop fort et il m'avait griffée. Une longue, mais peu profonde, estafilade traversait le côté de mon visage en diagonale. Dans mon dos, j'ai entendu Luke dire :

"Je savais bien que ces animaux étaient sauvages. Elle est comme eux."

Je n'ai pas relevé.


23/05/2015
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Déjeuner

8

 

Maintenant qu'ils étaient là, j'allais avoir l'occasion de m'éclipser discrètement. Alors que je m'apprêtais à m'éloigner, M. Lynch a lancé :

"Abigail, qui est donc cette personne derrière toi ?

- Qui donc ? A-t-elle demandé avant de comprendre. Vous ne l'avez pas reconnue ?

- Je suis bien certain de n'avoir jamais vu cette jeune fille.

- Ah, pourtant, vous la connaissez. Il s'agit de Freya, ma petite soeur, voyons !"

Les entendre parler de moi m'a bien fait comprendre que mon évasion n'était pas pour tout de suite et que j'allais devoir subir leur compagnie à tous les deux, en plus de ma soeur. Le père ne me dérangeait pas tant que ça, mais son fils m'insupportait, encore plus depuis l'incident du chien, comme se plaisait à le nommer Abi.

Désillusionnée, je me suis donc forcée à sourire et je me suis jointe à leur file qui partait vers la salle à manger. A la première occasion, j'ai prétexté vérifier l'avancement des plats en cuisine pour échapper à l'atmosphère mielleuse qui s'installait, en particulier autour de mon aînée. Je me suis cachée dans une petite pièce annexe, qui n'était utilisée par personne d'autre que moi. J'ai pris le temps de me reposer avant de les rejoindre, après un détour par les cuisines, car mon excuse ne durerait pas éternellement.

Pour la première fois depuis longtemps, j'ai mangé dans la grande salle alors qu'il y avait des invités. J'aimais mieux être avec les servantes, c'était vraiment plus vivant. Là, je m'efforçais de manger comme ma soeur, à petites bouchées ridicules. Et puis j'avais pour compagnie mes parents, qui ressemblait à des fossiles vivants à cause de la chaleur, M. Lynch qui transpirait à grosses gouttes et dont la voix grasse m'agressait les oreilles, Abi, transie d'amour pour le prince de sa vie et Luke, toujours aussi arrogant. Vu comme ça, on pourrait dire que je ne sais que me plaindre, mais il y avait un point positif à tout ça : on ne pourrait pas dire que je n'avais pas fait d'efforts cette fois.

Après ce qui m'a semblé être un repas digne de trente convives, nous sommes sortis de table et M. Lynch, rouge et bouillant fut conduit par ma soeur dans sa chambre pour se reposer. Mes parents se sont rapidement mis en route pour leur chambre, eux aussi, me laissant seule avec Luke Lynch. Un bon moment en perspective...


05/05/2015
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