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Crimes


Victime n°6

La vieille femme était assise sur un banc au fond d'un petit parc. Comme tous les jours, elle était arrivée là autour de quinze heures, son cabas sous le bras, et s'était installée tranquillement malgré l'inhabituel calme qui régnait dans l'endroit. C'était l'hiver, mais en plus, depuis le début de la vague de crimes, les parents ne laissaient plus leurs enfants jouer dehors et les couples ne se promenaient plus.

Elle, ça ne semblait pas la déranger plus que ça de s'exposer ainsi au danger que représentait un meurtrier en cavale. Après tout, elle était déjà âgée et se savait incapable de s'échapper en cas d'attaque, alors à quoi bon s'empêcher de profiter ? D'ailleurs songea-t-elle en sortant une grille de mots croisés de son sac, tout le monde finissait par mourir alors la manière importait peu. 

Surgissant du léger brouillard qui s'était levé, l'un des deux silhouettes, la plus petite, descendit le chemin jusqu'au banc occupé par l'aïeule. Capuchon rabattu en arrière et écharpe remontée sur le nez, elle prit place près de son aînée après l'avoir saluée et ouvrit le livre qu'elle avait en main. Après environ une demi heure de lecture, elle referma l'ouvrage avec un claquement sec, qui fit sursauter la plus âgée. Toujours partiellement dissimulée par son écharpe, la silhouette s'excusa courtoisement et engagea la conversation. De loin la vielle femme et la petite silhouette auraient pu sembler être des amies de longue date rattrapant le temps perdu. La discussion dura longtemps et, lorsque le ciel s'assombrit notablement, la personne drapée de noir proposa de raccompagner son interlocutrice. Ce n'était pas sûr de se déplacer seul et il fallait s'entraider lors d'un période pareille où la sécurité semblait réduite à l'état de concept abstrait. Le visage ridé se plissa plus encore en se fendant un sourire radieux et la plus âgée accepta.  

Côte-à-côte, elle s'éloignèrent du parc, s'engageant dans les rues désertes de la ville. La plus jeune replaça sa capuche, couvrant ainsi complètement son visage. Alors qu'elles approchaient de leur destination, la grande silhouette se dressa soudain devant leurs yeux. Dans l'une de ses mains brillait un objet à l'éclat argenté à peine dissimulé. 

La vieille femme se figea et la petit silhouette fit de même, rigidité terrifiée pour l'une, immobilité calculée pour l'autre. La personne armée s'avançait à grand pas et atteignit rapidement l'aïeule. Tenue captive par la main qui avait agrippé sa frêle épaule, cette dernière ne bougea pas, frémissant à peine lorsque la pogne s'intensifia et que l'articulation craqua, les os s'entrechoquant sous la pression.

Les deux complices encapuchonnés la regardaient à présent. Elle pensa qu'elle avait été bien dupée par cette jeune personne qui lui avait tenu compagnie au parc. Il est vrai qu'au premier abord, son accoutrement l'avait surprise, mais les modes vestimentaires étaient toutes plus étranges les unes que les autres aujourd'hui, aussi, ne s'était-elle pas méfiée. Ses pensées s'interrompirent lorsque l'autre main de la silhouette qui la maintenait s'abattit au niveau du torse, insérant l'objet scintillant entre deux côtes, jusqu'à toucher le poumon. 

Un peu à l'écart, la petite silhouette observait sa compagne accomplir les gestes rituels de leurs activités nocturnes. Ce dernier sacrifice venait parachever leur oeuvre : personne, quel que soit l'âge ou la force physique, ne pouvait leur résister. Son imposant comparse se plaça à ses côtés une fois sa tâche accomplie, abandonnant le corps désormais flasque au milieu de la chaussée. Toutes deux s'en allèrent, échangeant à voix basse des mots quasiment inaudibles. 

Longtemps après leur départ, les yeux maintenant vitreux de la vieille femme semblèrent fixer le point où elles s'étaient tenues, mais son visage, moucheté d'un étrange maquillage rouge, n'exprimait absolument rien.


14/06/2017
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Briefing n°5

Le lieutenant se tenait debout dans la salle de conférence. Face à lui se trouvait, semblable à une seule entité frémissante, la quasi-totalité de l'effectif des forces de l'ordre. La fin de l'affaire était proche, tous pouvaient pratiquement sentir le goût de la victoire sur leurs papilles. Et ils savaient, tous autant qu'ils étaient, qu'enfin la tranquillité, le repos, et un niveau de fierté et d'honneur non négligeable, les attendaient. Ô délicieuse tension ! Ô douce impatience ! Autant de sentiments merveilleux qu'il fallait réfréner ; garder la tête froide encore quelques temps permettrait d'attraper le criminel plus rapidement. 

Le lieutenant prit une brusque inspiration et commença son exposé usuel. Graham Huff, 15 ans, lacéré des dix-sept coups de couteaux dont ils avaient désormais l'habitude.  Collégien banal, en pleine crise d'adolescence, il venait de se disputer avec ses parents à propos d'un soirée entre amis à laquelle il souhaitait se rendre malgré le danger rodant au dehors.

On pouvait presque entendre certains penser quelque chose comme "Ça n'a pas raté." L'orateur ignora les regards pesant sur lui, lourds d'ironie et d'humour noir, son visage ne trahissant rien d'autre que de l'excitation, mais peut-être s'amusait-il aussi, avec ce sarcasme propre aux métiers qui exposent à ce genre de drames, de cette tragique coïncidence. Il continua, plus exalté que jamais, l'énoncé de faits qu'il paraissait avoir appris par cœur. De temps en temps, il jetait un coup d’œil vers la porte mais personne ne pénétrait dans la salle pendant ses explications. Puis il confirma ce dont tous voulaient être assurés : ils avaient bel et bien des suspects cette fois. Enfin, les pistes étaient sérieuses, toutes liées aux fameuses fibres noires, et cela marquait le point de départ d'un partie grisante de l'enquête, qui serait immanquablement suivie d'une déception terrassante si leurs efforts ne portaient pas leurs fruits. 

Alors que le jeune homme chargé de l'enquête finissait de nommer les différents suspects, la petite scientifique, un cache nez enroulé autour de son cou et de la partie inférieure de son visage, entra dans la salle et, après que ses yeux se soient légèrement plissés comme si elle souriait, se fondit dans la masse. Le lieutenant assigna diverses tâches à toutes ses équipes : appréhender les suspects, interroger les proches... Puis il descendit de l'estrade signifiant par là la fin de la réunion. Les policiers se dispersèrent avec une fébrilité non dissimulée et leur supérieur, toujours chef par intérim , les hauts gradés n'étant toujours pas rentrés de leurs congés, se retrouva seul avec la jeune femme.

Cette de dernière serra fortement une des grandes mains de l'homme entre les siennes, minuscules en comparaison, avant de quitter la pièce à son tour. Ses hésiter un instant, l'autre la suivit et tout deux se dirigèrent vers le laboratoire. 

Lentement mais sûrement, l'étau se refermait autour du criminel.


22/05/2017
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Victime n°5

Le garçon était assis sur le perron, l'air boudeur. Il n'y avait rien en vue, et les adolescents sont connus pour leur manque d'obéissance : l'envie de transgresser la règle imposée par ces adultes qui ne comprennent rien se faisait dévorante. Il se redressa, jeta un coup d’œil furtif à la porte derrière lui. Pas de réaction, pas d'ouverture brusque ou de grincement incertain. Rien, rien que le silence relatif de la nuit. Après avoir dévalé les quelques marches et ouvert le portillon, il se tourna de nouveau. Le panneau de bois restait obstinément clos. 

En l'absence d'un quelconque événement susceptible de le retenir, il se mit en route, confiant. Après tout, pourquoi aurait-il dû s'inquiéter ? Les adultes étaient toujours trop stressés. Il avait prévu cette soirée avec ses amis depuis des semaines, il n'était pas question qu'il rate ça. Et, puis toutes ses histoires de meurtres, quelles étaient les chances pour que ça lui arrive ? Ce genre de choses n'arrivait qu'aux autres, n'est-ce pas ?

Pendant qu'il réfléchissait, la grande silhouette, silencieuse comme à son habitude, était sortie de l'ombre et avait commencé sa filature. Un pas après l'autre, doucement, elle gagnait su terrain sur l'adolescent. 

Il frissonnait : l'hiver était définitivement là désormais. Prendre un raccourci était tentant. Mais, malgré la tentation, il s'inquiétait tout de même d'emprunter un passage sombre alors qu'il faisait déjà pratiquement nuit. Un brise glaciale se mit alors à souffler, balayant toutes ses envies de prudence et ils'engouffra dans la ruelle. Un éclat blanc étincela pendant un court instant sur le bas du visage de la silhouette : ses dents à l'émail parfait avaient été découvertes lorsque ses lèvres s'étaient étirées en un rictus cruel. Elle le suivit. Sans se presser, de son pas lent, la silhouette marchait, toujours aussi silencieuse, se rapprochant à pas de velours de l'adolescent.

Le garçon était trop sûr de lui, comme tous les jeunes ; il était dans cet âge, "l'âge ingrat" comme on le lui avait dit. Cet âge charnière, où l'on est plus tout à fait un enfant, mais pas encore un adulte, un âge où l'on se cherche en rejetant toutes les bases de l'éducation que l'on a reçue. Ainsi, même si c'est un âge où l'on a l'espoir de se libérer des chaînes qui nous entravent, imposées par ces adultes qui ne nous comprennent plus, c'est aussi l'âge où l'on est le plus vulnérable et le plus imprudent. C'est l'âge où l'on est la victime parfaite. 

Mais le garçon n'y songeait pas. En fait, il ne pensait à rien de particulier. C'était plutôt le genre de personne qui se mêlait aux autres et se faisait accepter facilement parce qu'il était flexible dans ses idées. Alors, si l'on avait un jour pensé à regarder dans sa tête, on aurait rien trouvé d'autre qu'un grand vide, une sorte de trou noir rempli d'idées qui ne lui appartenaient pas.

Il avait presque atteint le bout de la ruelle à présent. Soudain, il se raidit et s'arrêta de marcher : il avait senti un courant d'air, ou peut-être un souffle, plus froid encore que la brise qui l'avait poussé dans ce raccourci lorsqu'elle s'était levée. Il n'osait pas se retourner. La main de la grande silhouette s'abattit avec violence sur son épaule. L'adolescent se débattit de son mieux, laissant de temps à autre échapper un gémissement de bête affolée. Malheureusement, tous ses efforts furent vains face à la force qui animait son agresseur. Comme à chaque fois, le morceau de métal luisant sembla apparaître comme par magie dans la main gantée, surgissant de nulle part. L'objet frappa plusieurs fois l'adolescent, qui s'écroula. La grande silhouette se releva et commença à partir. Ses manières semblaient indiquer qu'elle était pressée.  Cette fois-ci, la plus petite ne la rejoignit pas. 

Dans la ruelle gisait le garçon, à demi caché dans l'obscurité et légèrement teinté de carmin. 


16/12/2016
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Briefing n°4

Le lieutenant était affalé sur son siège, dans la salle de conférence vide, close et aux rideaux tirés. Il avait les traits tendus, et à chaque bruit dans le couloir, ses yeux se tournaient vers la porte tellement vite qu'on les aurait cru animés d'une vie propre. Mais personne ne pénétrait dans la pièce conformément à ce qu'il avait demandé. Se retrancher dans son bureau aurait été trop simple, trop évident ; la presse et les civils n'auraient pas hésité à entrer. Et il n'avait rien à leur dire. Là, au moins, c'était presque comme s'il avait totalement disparu de la circulation.

Il se redressa, le visage fermé, et posa son menton sur ses mains croisées. Son téléphone se mit à vibrer, le faisant sursauter. Il jeta un coup d’œil las à l'appareil, mais le numéro de l'expéditeur le poussa à lire le message. Arrivant à la fin de sa lecture, il saisit vivement toutes ses affaires et sortit en coup de vent de la salle. Les autres policiers le virent passer avec un étonnement non feint mais aucun n'eut le temps de dire quoi que ce soit. Il était déjà partit.

Une fois arrivée dans l'aile scientifique du commissariat, il se dirigea droit vers le laboratoire d'analyses ADN. La jeune femme qui l'avait aidé la fois précédente l'attendait. Elle lui désigna sans un mot un écran d'ordinateur. Après l'avoir laissé examiner l'image, elle le força à se tourner vers elle. Le lieutenant avait les yeux brillants. Il lui attrapa le poignet et la tira derrière lui. Ensemble, ils retraversèrent tout le commissariat dans le sens inverse de celui qu'il avait emprunté quelques minutes plus tôt. Elle se retrouva poussée dans la salle de conférence par le jeune homme surexcité. Il appelait maintenant les policiers présent et, rapidement, pratiquement tout l'effectif se retrouva dans la pièce. Si un instant auparavant elle semblait immense et vide, à présent, elle avait plus l'air étriquée qu'autre chose. 

Le lieutenant fit face à l'assemblée, la frêle experte scientifique à ses côtés, quoique légèrement en retrait. Il passa rapidement sur les détails concernant la victime. Jenny Drewer, sept ans et demi, rien de particulier en soit si ce n'est qu'elle était morte, poignardée des dix-sept coups de couteau habituels. Malgré la présentation sommaire, assez rapide et édulcorée, du crime, un frisson d'horreur parcourut les policiers, même les plus endurcis : les enfants, c'était vraiment différent des adultes, plus violent d'une certaine façon. L'orateur ne s'arrêta pas pour si peu. Maintenant qu'il avait une piste, autant l'annoncer. Il continua sur ce qui était, à son sens, le plus important.

Encore une fois, un fibre noire, semblable à la précédente, avait été trouvée sur le corps. Après analyses, elles avait été définitivement catégorisées comme identiques. Mieux encore, il s'agissait d'une laine assez rare et chère : impossible de trouver une qualité pareille sur internet ou dans n'importe quel magasin. Une liste des établissements en produisant et en utilisant allait être dressée au plus vite. Tous les policiers semblaient avoir repris confiance. Avec ce début de piste, tout semblait s'arranger. Grâce à ce minuscule morceau de preuve, cette insignifiante fibre de tissu foncé, l'enquête allait pouvoir vraiment avancer. 


03/11/2016
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Victime n°4

La petite fille jouait dehors. Il n'était pas encore vraiment tard, le goûter venait à peine de passer. Elle faisait une couronne de fleurs. Son père devait rentrer bientôt. La silhouette arriva derrière elle. Ce n'était pas la grande silhouette, celle qui tuait, mais l'autre, la plus petite. Elle retira sa capuche et se pencha vers l'enfant. Elle lui souffla quelques mots en lui désignant une voiture. La fillette sourit et lui répondit joyeusement. Toutes les deux redressèrent et la silhouette ouvrit la portière. Sur la banquette arrière se trouvait un jeune chien. La silhouette la plus massive se tenait au volant et incita l'innocente à monter à bord pour toucher l'animal. Elle obéit avec joie mais une fois qu'elle fut à l'intérieur, la silhouette qui se tenait derrière elle lui plaqua un mouchoir imbibé de chloroforme sur les voies respiratoires. Elle s'effondra sur le siège et pendant que l’agresseur qui tenait le volant s'efforçait de retenir l'animal, l'autre ferma la portière. Puis elle fit le tour du véhicule à une vitesse stupéfiante, fit sortir le chien et l'aida à monter dans le coffre. Enfin, elle alla s'asseoir à la place passager, serrant un instant la main de sa complice, la grande silhouette.

La voiture démarra, roula, roula et roula encore jusqu'à atteindre un petit bois. L'enfant commençait à se réveiller.La grande silhouette sortit et ouvrit la porte.

La petite fille partit aussi vite qu'elle put, mais il faisait si sombre qu'elle ne savait pas dans quelle direction aller. Elle était si petite que la silhouette la rattrapa en quelques enjambées. Elle était si frêle que la légère poussée d'un grande main dans son dos la fit chuter. Quand elle se retourna, toujours allongée au sol, elle ne vit qu'on objet argenté, brillant comme une étoile, se rapprocher très vite, bien trop vite. La grande silhouette accomplit son habituelle besogne avant de s'en retourner vers la voiture dans laquelle l'autre était restée. Elle se glissa à la place du conducteur, fixa un moment sa compagne, lui caressa la joue et se mit en route pour le chemin du retour.

La plus petite silhouette s'était assoupie et n'avait rien vu de l'action, à la grande déception de son acolyte.  


25/09/2016
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